On parle de nous

Courrier de Russie

Le P’tit CREF : une, deux, trois… langues !

En Russie, au XIXème siècle, les enfants des familles aristocratiques étaient éduqués par des précepteurs étrangers et parlaient couramment les langues de Molière et de Shakespeare. Il s'avère que cette tradition, qu'on croyait morte depuis longtemps, persiste à l'école maternelle. Le P'tit CREF, qui initie les petits Moscovites au français, à l'anglais et au russe à la fois.

Certes, ma mère a ses raisons. « À quoi bon apprendre trois langues dont deux étrangères quand on n'a que deux ans ? », m'interroge-t-elle quand je lui fais part de mes impressions au retour de ma visite au P'titCREF. Et pourtant si, maman - à une époque où l'on va skier dans les Alpes françaises et faire du shopping en Angleterre, il vaut mieux savoir s'exprimer. Ensuite, parler et apprendre, ce n'est pas tout à fait la même chose ! On le sait bien, en Russie comme ailleurs, souvent, même après plusieurs années d'apprentissage scolaire, les gens ne parlent en fait aucune langue étrangère.

Jouer plus pour parler plus

Je me souviens, moi, des cours longs et épuisants de grammaire française à l'université... En y ajoutant l'anglais, un âge bien plus jeune et une langue maternelle encore peu développée, on s'imagine facilement une grosse confusion... Mais non. En matière d'enseignement, le P'titCREF fait mieux qu'une université linguistique. « Notre objectif est de développer les connaissances de base, explique Virginie Durand, directrice et co-fondatrice de l'institution. On n'impose pas l'apprentissage mais on laisse les petits apprendre à parler au cours de jeux éducatifs. »

Les méthodes ne sont pas un secret : basées sur le jeu, elles cherchent à éveiller l'intérêt des enfants sans les fixer sur la grammaire ou les subtilités du vocabulaire. Mais il y a, derrière, un intense travail pédagogique. « Nous avons créé nos propres manuels, et nos dossiers pédagogiques sont déclinés dans les trois langues, explique Oxana Bouvaltseva, psychologue et enseignante de russe. Le cours sont construits autour d'un thème comme l'environnement, la nature ou les fêtes. »

L'étude de chaque thème dure quelques semaines et se fait dans les trois langues : russe, français et anglais. « La communicaton entre les enseignants est continue afin d'éviter les répétitions, poursuit Oxana. D'ailleurs, c'est bientôt le réveil des insectes, et les enfants vont pouvoir observer la transformation de vrais cocons de papillons. »

Curieuse, j'entre dans la classe préparatoire : c'est le cours de mathématiques. La maîtresse écrit des chiffres sur un tableau interactif et pose des questions. Les enfants de cinq à six ans, aux prénoms majoritairement russes, lui répondent dans un français parfait : « Ça, nous le connaissons déjà en anglais et en russe ». « C'est très bien, répond la maîtresse. Nous allons donc le réviser en français. »

« En dix ans d'existence du Petit'CREF, nous n'avons pas remarqué de problème psychologique particulier chez les enfants trilingues », assure Oxana Bouvaltseva. Selon elle, une deuxième et une troisième langue ne sont pas un obstacle à la langue maternelle. De plus, avant l'âge de 6 ou 7 ans, les enfants n'ont pas de problèmes de communication, la fameuse barrière linguistique n'existe pas. Cette méthode d'immersion est encore plus efficace avant l'âge de trois ans. La conversation dans une langue étrangère, voire dans plusieurs langues, vient toute seule, petit à petit, naturellement.

Gardiens des traditions

Même si l'ambiance au P'titCREF est loin d'être formelle, le processus éducatif est bien à sa place. Les enfants sont décontractés mais attentifs, ils sourient, bougent - et apprennent des choses. Oxana Bouvaltseva s'empresse de confirmer mon impression : « Contrairement à la pratique russe, nous n'utilisons pas les patronymes pour les enseignants - cela permet d'établir une communication plus simple, plus proche de l'enfant. Car tout enfant est une personnalité. »

Virginie Durand se pose des objectifs clairs et précis : « Nos enfants parlent des langues rapidement, sans charge d'information importante. Même si nous ne simplifions jamais nos discours ».

- «Et puis, l'interrompt Maria, une jeune maman russe, avant tout, c'est bien plus amusant que la maternelle ordinaire ! »

Le problème, c'est de savoir pourquoi on étudie tant de langues à la fois, et quelle sera la suite du cursus. « En Russie comme en France, le fait de maîtriser deux langues et plus a toujours été naturel, me rassure Virginie Durand. Il suffit de penser aux républiques de l'ex-URSS ou à certaines régions françaises, où les gens communiquent naturellement dans plusieurs langues»

Je me souviens que ma mère, qui a passé son enfance en Moldavie, m'a confié que la langue moldave, même oubliée, lui avait servi plus tard dans son apprentissage du français. « Pendant nos vacances en France, témoigne Maria, j'ai été très surprise de voir mon fils jouer avec des enfants français. Pour ses quatre ans, il se débrouille déjà très bien ! »


Au moment où l'enfant va sur ses sept ans, les parents font généralement le choix de l'inscrire dans une école anglophone ou francophone (évidemment, elles sont nombreuses à Moscou), mais aussi bien, les diplômés étrangers du P'titCREF intègrent souvent l'école russe. Et la vraie réussite, c'est de voir deux enfants étrangers, disons un Espagnol et un Néerlandais, parler russe entre eux !

À la fin de la journée scolaire, j'assiste à un atelier de cuisine : le grand chef Donatien de Rochambeau transmet son art de confection de pizzas à un groupe de petits garçons. On profite de la cuisson pour réviser le vocabulaire. « Kacha ! Framboise ! Poulet ! », se réjouissent les enfants en voyant défiler les images. À la fin du cours, tout le monde se régale de pizzas.

Je reconnais alors, au fond de la salle de jeux, l'enfant d'une célébrité russe. À quatre ans, même ses caprices, il les fait en français. Je reste discrète, et je pars convaincue.

Rusina Shikhatova publié Mardi 1 avril 2014

Яндекс.Метрика